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  • christophedevareil

L'intériorité ?! Non mais c'est quoi ce bordel ??!!!

Dernière mise à jour : 8 déc. 2023


L'intériorité est un sujet bien délicat. L’expérience que nous en faisons est parfois déstabilisante. Elle nous intrigue, nous attire et nous inquiète à la fois. Toujours là, parfois imperceptible tant elle est tranquille, et parfois tellement réactive, voire un peu trop bruyante et remuante, nous préférons bien des fois en garder la porte fermée pour nous protéger de ses débordements imprévisibles. Notre intériorité est si capricieuse et fluctuante. Parce qu’elle est complexe.


L’intelligence ?

J’ai longtemps cru que l’intériorité, c’était juste l’intelligence. Il est vrai que l’éducation que j’ai reçue et l’école ont beaucoup misé là-dessus, cette habileté à réfléchir proprement, à relier les effets et les causes, à trouver des solutions. Et en effet, elle fait bien partie de notre « dedans ». Mais quand on a la boule au ventre, c’est aussi de l’intériorité.


Nos émotions ?

On parle assez régulièrement d’accueillir nos émotions au travail. Mais s’ouvrir de notre vie émotionnelle dans nos relations professionnelles est généralement perçu comme trop menaçant. J’entends parfois : « On n’est pas au boulot pour faire des thérapies de groupe ! » – comme si l’intériorité était nécessairement de révéler aux autres une fragilité douloureuse ou une faiblesse honteuse, et leur donner du pouvoir sur nous. Je fais alors simplement remarquer que cette anxiété-là, c’est déjà de l’intériorité qui s’exprime !

Non, l’accès à soi, à son monde intérieur, n’est pas un travail de thérapie. Se connaître soi-même, s'écouter, s'ajuster, fait partie de notre « métier d’homme » ou de femme (pour reprendre la belle formule d’Alexandre Jollien) – ce ‘métier’ particulier qui a sa place aussi dans nos autres métiers.

Mais il est fréquent que nous amalgamions deux choses en réalité très différentes : la liberté intérieure, et le soin.


Une confusion courante :

Notre monde intérieur est en relation constante avec nos entourages, dans nos vies personnelles et sociales y compris professionnelles. C’est notre liberté de nous en ouvrir plus ou moins, ou pas, selon les situations et les personnes. Partager à partir de nos intériorités enrichit considérablement les relations.

Le soin de nos blessures intérieures relève, lui, de la thérapie.

Cependant, prendre soin de soi, de nos interactions courantes, de nos collaborateurs, c’est un travail de jardinage inévitable si on veut éviter les baobabs du Petit Prince – vous savez : « il faut s'astreindre régulièrement à arracher les baobabs dès qu'on les distingue d’avec les rosiers auxquels ils ressemblent beaucoup quand ils sont très jeunes. C'est un travail très ennuyeux, mais très facile » dit le Petit Prince.

Il dit encore : « C'est une question de discipline. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète. » Il dit bien : la toilette de la planète. Remarque visionnaire si on la prend à la lettre, même si la planète dont il s’agit ici est d'abord une figure de notre monde intérieur, les deux lectures ne sont pas contradictoires.

Puis il se souvient : « J'ai connu une planète, habitée par un paresseux. Il avait négligé trois arbustes… »

Et cette planète-là, si je suis honnête, pourrait bien être la mienne.

Quels arbustes aurais-je eu l’imprudence de négliger ? Et si j’en choisissais juste trois pour commencer ? Je cherche les roses, les pousses de baobab.



Nos rêveries ?

Je suis frappé par le chemin vers l’intériorité que suit Verlaine dans son poème :

Le ciel est par-dessus le toit

Si bleu si calme

Un arbre par dessus le toit

Berce sa palme

Une douce contemplation se poursuit sur la lumière, les couleurs et les bruits du monde extérieur. Et soudain, dans ce paysage infiniment tranquille, voilà que l'intériorité se lève :

- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà

De ta jeunesse ?

Une petite voix qui se fait entendre quand je me tais. Le regard sur ce qui nous entoure peut nous conduire au-dedans. Une sorte de méditation vers la pleine conscience. Quelle place je laisse à ces petites portes que m’offrent certains silences ? Et faudrait-il que j’en parle à ceux qui m’entourent ? Avant de m’en ouvrir aux autres, puis-je déjà m’en ouvrir à moi-même ?


Complexité :

Bien sûr, nos émotions font partie de l’intériorité, et nos émotions gênantes autant que celles qui nous dynamisent. Mais l’intériorité est bien plus que cela. Nous y trouvons aussi tout un bric-à-brac de certitudes et de doutes, de souvenirs, de convictions, de valeurs. Des moments essentiels qui nous ont structurés, des épreuves déterminantes où nous avons dû nous orienter, des rencontres capitales, lumineuses ou sombres, sans lesquelles nous ne serions pas qui nous sommes. Des échecs aussi, qui m’ont peut-être fragilisé dans un premier temps, et puis qui m’ont aidé à changer mon regard sur le monde, à revoir mes priorités, à découvrir d’autres dimensions à mon existence. Je ne suis pas seulement ce que je donne à voir de moi.

Je dois à Toscane Accompagnement cette représentation de notre monde intérieur, avec l’image simple de l’iceberg : 10% au-dessus de l’eau, et 90% invisible. L’invisible de moi.



Le visible, c'est le niveau 1. Le dedans, niveau 2. Quelques remarques pour s’ouvrir à cette liberté d’y accéder aussi souvent que nécessaire :

* La vraie rencontre se vit aux deux niveaux…

* Une difficulté ne trouve une solution durable qu’en passant par le niveau 2.

* L’accompagnant s’engage aussi aux deux niveaux de sa personne : ce qu’il partage de lui instaure une relation d’alliance.

* La transformation réussie touche aux deux niveaux : après la descente au niveau 2, l’engagement se rend visible au niveau 1.

* L’accès au niveau 2 ne saurait être forcé : il est fondé sur la confiance.

* Mais donner accès à son monde intérieur suscite en retour un climat de confiance souvent étonnant, qui vient irriguer en profondeur nos interactions, et les nourrir pour longtemps.


Transparence ?

Bien sûr, la transparence totale est illusoire, et elle peut être d’une grande une imprudence. S’ouvrir sans précaution peut conduire aux risques d’abus de tous ordres. Mais fréquenter son monde intérieur, apprendre à l’écouter et le jardiner sont une forme d’attention à soi qui nous rend plus libres, plus souple, plus agréables à vivre aussi. Pas tout déverser sur l’autre. Apprendre à lire notre intériorité. C’est l’étymologie du mot ‘intelligence’ : ‘intus legere’, lire l’intérieur. Nous pouvons grandir en intelligence.


Les portes :

Il y a bien des façons de se fréquenter au-dedans. La méditation en est une, la culture en est une autre : lire, écouter, créer nous rendent mieux capables de conduire cet attelage si disparate que nous sommes. Les espaces d’écoute sont une autre famille de portes d’une grande diversité passionnante.

Il y a mille façons d’écouter : en face à face ou en groupe, en silence ou en paroles, en dialogue, avec ou sans médiations. On peut écouter bien des zones de soi : le corps, l’imagination, les rêves, les émotions, le désir, nos façons d'être en relation, nos valeurs, nos actes, les certitudes et les doutes qui nous traversent et nous orientent, etc.

L’une des portes que souvent nous méconnaissons, parce que nous la croyons seulement réservée aux enfants, est celle des contes dits "traditionnels". Depuis des siècles, de génération en génération, ils s'adressent d'abord aux adultes, tous les adultes, dans toutes leurs situations d'existence, aussi bien personnelles que professionnelles, ici et maintenant. Ils viennent nous rejoindre là où nous sommes avec des images ouvertes qui ne forcent rien, qui résonnent en nous, font apparaître ce que nous ne savons souvent pas nommer clairement dans le fatras apparemment chaotique de notre brouhaha intérieur. Ils viennent y mettre à la fois de la lumière et de l’ordre.


Rabbi Nachman de Bratzlav*, grand conteur et Maître hassidique, enseignait que « les contes ne sont pas faits pour endormir les enfants, ils sont faits pour réveiller les adultes ». Réveiller nos intériorités qui dorment. Les fréquenter. C’est l’enjeu magnifique de dire les contes aux adultes : ils nous apprennent à tenir ensemble la sécurité et l’ouverture. C’est pourquoi nous pouvons y aller curieusement, sereinement et passionnément, y compris dans nos espaces professionnels. Le monde y gagne. La qualité des relations y gagne. La dynamique personnelle et collective y gagne, y compris dans les situations qui pourraient paraître inextricables ou explosives. Perdus dans la forêt, on finit toujours par découvrir un chemin, une issue, une maison où s’arrêter pour une étape. Et une nouvelle orientation pour notre existence, débouchant sur des décisions bien concrètes.


Il y a bien des manières de cultiver notre monde intérieur, de la jardiner. Peu importe par quelle porte vous choisirez d'entrer, une seule chose compte : fréquentez-vous !


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* Les contes de Rabbi Nachman de Bratzlav, né en 1772, mort en 1810, sont "les histoires les plus envoûtantes de la littérature hassidiques, [ils] constituent un univers à part" écrit Élie Wiesel dans Célébration hassidique. Il ajoute : "Son œuvre évoque celle de Franz Kafka dont il aurait été, selon certains, une sorte de précurseur, voire d'inspirateur".

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